Nous sommes en juillet 1470.
La petite ville d’Aigues Mortes grouille d’un étrange
ballet multiforme, rempli de personnages bariolés et bruyants.
Quelques autres à la mine patibulaire, errent à la recherche
d’un mauvais coup. Ca et la, traînent quelques marins pécheurs
venus du Grau du roi, en quête de filles faciles et de tables
de poker. Nous sommes au mois de juillet et si la petite ville d’Aigues
Mortes à l’air plus animée que d’habitude,
c’est parce que nous sommes à la vieille du grand retour
vers l’Aveyron et sa capitale Rodez.. Il ne manque que les chevaliers
du temple, qui vont accompagner les marchands et les voyageurs pour
un long voyage en direction des montagnes.
Depuis plusieurs jours la noria du transport des sacs de sels jusqu’aux
chariots et aux mules bâtés n’arrête pas. A
cette époque la monnaie d’échange c’est le
sel. Sans lui pas de conservation et donc pas de nourriture pour toute
l’année. Le sel c’est de l’or, et les malandrins
préparent leurs larcins depuis des semaines. Le convoi, fort
de dizaines d’attelages, de pèlerins et de muletiers est
protégé à la fois par des mercenaires sans foi
ni loi mais courageux aux combats et par les templiers qui en assurent
la bonne gestion. La route sera longue, et il n’est pas rare que
tous ne reviennent pas de ce long périple.
Les voleurs ne sont pas les seuls dangers, les routes ne sont souvent
que des chemins au mieux empierrées au pire traversant les champs
et les forets. Les chariots sont tirés par des mules, des vaches
ou des chevaux lourds. Parfois des familles entières suivent
ce déplacement, profitant de la sécurité relative
pour changer de régions ou aller visiter des parents lointains.
Ce sont aussi des jeunes filles qui ont trouvé compagnons dans
d’autres régions ou ces pèlerins qui reviennent
de Compostelle.
5 heures du matin. Les cris résonnent dans la citadelle, le campement
est démonté, les guides affinent leur trajet, Rodez est
loin et ceux qui font ce trajet depuis des années choisissent
les meilleurs passages. Les bêtes sont préparées,
les harnachements ont été nettoyés, les chariots
regorgent de ce sel immaculé et précieux. Il servira de
monnaie d’échange : le sel contre des arbres, qui descendus
sur la méditerranée serviront à réparer
et construire les bateaux des pécheurs, des denrées fabriquées
sur les monts, le fromage de roquefort ou les jambons.. Le long convoi
bivouaque dans des petites villes fortifiées, la Couvertoirade
ou Saint Jean de Fosses, sur de vaste étendues sur la plateau
du Larzac ou parfois prés d’une rivière. On trouve
de tout dans ce vaste voyage, du docteur au maréchal ferrant
en passant par le cuistot qui nourrit tout ce monde. Parfois même
se glisse subrepticement un ou deux colporteurs qui profitent du voyage
et qui vendent tous ces petits objets qui s’échangent entre
régions.
Nous sommes en juillet 1972. La petite
ville de Salmiech grouille d’un étrange ballet multiforme,
rempli de personnages bariolés et bruyants. Sur la place Béranger
de l’Andorre, à deux pas des écuries, se dresse
un campement multicolore, des parcs électriques contiennent les
chevaux des cavaliers et des attelages. Chacun s’affaire, qui
à la réparation d’un licol, qui à referrer
sa monture, qui encore à préparer son paquetage. L’ambiance
est festive. Ce voyage se fera sans danger. Et pourtant les templiers
sont toujours la : Jean Yves Bonnet et ses lieutenants ont revêtu
les cotes de maille et les chasubles, les chevaux sont caparaçonnées
et s’impatientent. Au fond, le bleu azur d’un ciel lumineux
rappellent l’arrivée finale, sur les plaines de Camargue,
au cœur des envols multicolores des flamands roses, aveuglé
par la blancheur immaculée des montagnes de sel. La route du
sel vient de naître. Hugues Aufray, Jacques Pradel, Jane Manson,
Alain Bougrain Dubourg et encore Gérard Clein et Michel Serrault
seront les éternels parrains de cette aventure moderne aux accents
nostalgiques du passé. Le tourisme équestre n’existe
pas encore et ce qui n’est qu’un rêve d’enfant
deviendra la plus belle histoire de randonnée d’Europe.
La route du sel n’a pas d’équivalent. Ce n’est
pas qu’une bête histoire économique. D’ailleurs
dans ces années la, les voyageurs à cheval sont rare et
sont traités de cow-boys voire de gitans.
Bien sur, Jean Yves BONNET, inventeurs du spectacle équestre
en même temps que du voyage à cheval en France, n’est
pas préoccupé de rentabilité ni d’honorabilité.
Ce qui lui importe c’est de conserver l’idée du sel
et donc de la conservation des lieux, de la ruralité, des fermes
et de leurs paysans et des chemins pour les traverser. Pendant de longues
années, les passionnées de la route et les amis de Jean
Yves feront tout ce qu’ils peuvent pour pérenniser la route
du sel. 25 ans durant, les fidèles seront au départ, parfois
d’Aigues mortes, ou encore de Rodez voire de Vendargues. Et puis
un jour, la route n’est plus. 2006 sera la fin du rêve d’un
homme et de ses aficionados. La société des hommes devenue
entre temps « homo économicus » aura eu raison des
utopies. Il ne suffit plus d’être passionnées il
faut être gestionnaire.
Nous sommes le 10 juillet 2008. Méjanne
grouille d’un étrange ballet multiforme, rempli de personnages
bariolés et bruyants. Nous sommes au sein du temple de Camargue,
ou les toros et les chevaux camarguais sont rois. La noria des vans
à chevaux, des attelages ne s’arrêtera qu’a
la nuit tombée. Le campement sort de terre, les marabouts se
dressent fièrement en attendant d’être investis.
Le foin se distribue, les badges sont remis à leurs destinataires,
Dominique Dutrieux de Terdonck accueille un par un les randonneurs à
cheval, à pieds, en attelage ou en vélo. La nouvelle route
du sel a un guide et le gardien du secret, Jean Yves Bonnet reprend
sa place. Les templiers sont la, le sel aussi.
Pendant 9 jours le voyage sera rythmé par les bivouacs, les étapes,
les apéros et les soirées de fêtes. Les Saintes
Maries de la mer, en passant par le bac du sauvage jusqu’à
Aigues Mortes et puis l’arrêt sur le domaine de Listel.
Vendargues offrira gîtes couverts et spectacle. Le château
de Cambou de à Viols en Laval nous ouvre sa piscine et Franck
Cazottes nous régale d’un plat typique : l’aligot..
Le pic du Loup regarde passer les cavaliers et le pont du diable nous
permet la découverte de ses canyons alors que le bivouac se dresse
à Saint Jean de Fos. Le col des 4 vents fait tomber la température
de 5 degré et nous voici alors de l’autre coté du
monde, celui de l’Aveyron et des causses du larzac. Les embruns
chargés de sel de la Méditerranée font place aux
couleurs ocres des plateaux. La cavalerie nous accueille avec discrétion
et sympathie. Et puis, c’est tour à tour la ferme équestre
des frères Arnal, le village de Saint Jean d’Alcas ou la
ville nous attend et nous accueille, pendant qu’un spectacle équestre
(Vincent Libérator) se déroule sous les remparts. Le pique
nique du lendemain se fait près de l’eau. Enfin l’arrivée
en fanfare à Montlaur. Le maire, Francis Castan et le village
accueille la nouvelle route du sel, le repas sera pantagruélique
et le spectacle de Lucien GRUSS que l’on ne présente plus,
féerique.
Comme autrefois, les hauts dignitaires de
la ville sont la, Jean Yves Bonnet adoube quelques preux chevaliers
méritants et remet le sac de sel symbolique au maire. Il profite
de ce moment pour révéler le nouveau combat de la route,
celui de la sauvegarde des chemins et de la libre circulation à
cheval sur le réseau français, Dominique Dutrieu, le
chef du convoi remercie son équipe et félicite les participants.
La route du sel renaît de ses cendres, le convoi n’a été
attaqué ni par les pillards ni par les moustiques, chacun est
arrivé à bon port, fatigué mais fier d’être
allé au bout du mystère.
Gilbert DE KEYSER